« – [...] C'étaient des situations qui avaient une qualité
tout à fait rare et précieuse, du style, si tu veux. Être
roi, par exemple, quand j'avais huit ans, ça me paraissait une situation
privilégiée. Ou bien mourir. Tu ris, mais il y avait tant de gens
dessinés au moment de leur mort, et il y en a tant qui ont prononcé
des paroles sublimes à ce moment-là, que moi, je croyais de bonne
foi... enfin je pensais qu'en entrant dans l'agonie on était transporté
au-dessus de soi-même. D'ailleurs, il suffisait d'être dans la chambre
d'un mort : la mort étant une situation privilégiée, quelque
chose émanait d'elle et se communiquait à toutes les personnes
présentes. Une espèce de grandeur. [...] Plus tard, j'ai
élargi tout ça ; j'y ai ajouté d'abord une situation nouvelle,
l'amour (je veux dire l'acte de faire l'amour). Tiens, si tu n'as jamais compris,
pourquoi je me refusais à... à certaines de tes demandes, c'est
une occasion de le comprendre : pour moi, il y avait quelque chose à
sauver. Et puis alors je me suis dit qu'il devait y avoir beaucoup plus
de situations privilégiées que je pourrais compter, finalement
j'en ai admis une infinité.
– Oui, mais enfin qu'est-ce que c'était ?
– Eh bien, mais je te l'ai dit, dit-elle avec étonnement, voilà
un quart d'heure que je te l'explique.
– Enfin est-ce qu'il fallait surtout que les gens soient très
passionnés, transportés de haine ou d'amour, par exemple ;
ou bien fallait-il que l'aspect extérieur de l'événement
soit grand, je veux dire : ce qu'on peut voir...
– Les deux... ça dépendait, répond-elle de mauvaise
grâce.
– Et les moments parfaits ? Qu'est-ce qu'ils viennent faire là-dedans
?
– Ils viennent après. Il y a d'abord des signes annonciateurs. Puis
la situation privilégiée, lentement, majestueusement, entre
dans la vie des gens. Alors la question se pose de savoir si on veut en faire
un moment parfait.
– Oui, dis-je, j'ai compris. Dans chacune des situations privilégiées,
il y a certains actes qu'il faut faire, des attitudes qu'il faut prendre, des
paroles qu'il faut dire – et d'autres attitudes, d'autres paroles sont
strictement défendues. Est-ce que c'est cela ?
– Si tu veux...
– En somme, la situation c'est de la matière : cela demande à
être traité.
– C'est cela, dit-elle : il fallait d'abord être plongé
dans quelque chose d'exceptionnel et sentir qu'on y mettait de l'ordre. Si toutes
ces conditions avaient été réalisées, le moment
aurait été parfait. »
Toujours Sartre, La nausée.