et les éclats, et les orages, et les silences,
Le 04 janvier 2006, à 00:32
par Kim.
Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n'a plus qu'à se dérouler tout
seul. C'est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce
pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe
et lève les bras dans la rue, une envie d'honneur un beau matin, au réveil, comme
de quelque chose qui se mange, une question de trop que l'on se pose un soir...
C'est tout. Après, on n'a plus qu'à laisser faire. On est tranquille. Cela roule
tout seul. C'est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison,
le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences,
tous les silences: le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence
au commencement quand les deux amants sont nus l'un en face de l'autre pour la
première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence
quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur -et on dirait un film
dont le son s'est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute
cette clameur qui n'est qu'une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu
de son silence...
C'est propre, la tragédie. C'est reposant, c'est sûr… Dans le drame, avec ces
traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs,
ces terre-neuve, ces lueurs d'espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme
un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être
pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D'abord,
on est entre soi. On est tous innocents, en somme ! Ce n'est pas parce qu'il y
en a un qui tue et l'autre qui est tué. C'est une question de distribution. Et
puis, surtout, c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus
d'espoir, le sale espoir ; qu'on est pris, qu'on est enfin pris comme un rat,
avec tout le ciel sur son dos, et qu'on n'a plus qu'à crier, -pas à gémir, non,
pas à se plaindre, -à gueuler à pleine voix ce qu'on avait à dire, qu'on n'avait
jamais dit et qu'on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien: pour se
le dire à soi, pour l'apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu'on espère
en sortir. C'est ignoble, c'est utilitaire. Là, c'est gratuit. C'est pour les
rois. Et il n'y a plus rien à tenter, enfin !
# et les éclats, et les orages, et les silences,