Des larmes comme celles-là, il y avait longtemps que je n'en avais goûtées.
It's weird, depuis l'enfance je ne peux m'empêcher de projeter certains moments dans des dimensions démesurées, presque emphatiques. J'imagine nos émotions décuplées, un spectacle grandiose qui n'est donné pour personne : il y a ce décor, puis nous ; nous et nos cœurs écorchés, nos émotions sanguinolentes. C'est une représentation unique, donnée pour que les acteurs impromptus que nous sommes se sentent emprunts de cette unicité et qu'ils incarnent leurs rôles jusqu'à la chair. Pour que, par l'exception, la peur soit annihilée et qu'ainsi, il ne nous reste qu'à se donner jusqu'au bout, sans penser aux risques, sans s'imaginer les conséquences, le désastre.
Ce que je peux me fiche du regard des passants dans ces instants-là. Tout ce qui compte, c'est ce qui est en train de s'accomplir, c'est la scène de notre vie que nous jouons – que nous mettons en jeu. Et c'en est un des plus dangereux, car l'ivresse de la profusion brouille les sens et la raison, et nous n'avons plus conscience de rien. Nous ne sommes plus là, toi et moi, les pieds sur terre – je te l'ai dit, c'est une autre dimension, les proportions ne sont plus les mêmes. À cette échelle, la violence des mots que nous usons nous paraît anodine et nécessaire. Pourtant, ces mots-là seront ceux que l'on ressassera pour se faire mal, laissant un goût amer (celui du regret) dans nos cœurs. On s'en arracherait les cheveux. Si l'on savait.
Nous sommes entrés sans peine dans ces rôles, ils étaient faits sur-mesure, ou peut-être étaient-ce nous, qui étions faits pour eux ? Propulsés par l'ardeur de nos sentiments (car il fallait se battre, coûte que coûte, il fallait avancer, et la rage était notre seul recours sous la menace de l'enlisement), c'était simple et indolore. Mais lorsqu'enfin, les fardeaux ont été déversés, qu'il ne reste plus une miette à sauver et que l'épuisement nous gagne, il faut bien redescendre, l'ivresse ne dure pas. Il faut bien retourner à nos places et dans le temps, perdre notre invulnérabilité, et tout à coup c'est la peur qui revient. Elle se jette à nos gorges et nos consciences, armée des éclats que nous avons causés.
L'avons-nous vraiment fait ? Regarde, tout autour ; il n'y a que les débris de nos vies qui s'étalent devant nos yeux. Comment n'en avons-nous pas eu conscience ? Et là, je saigne...